Le travail en 2019, c’est la santé ?

Nous sommes les enfants d’enfants d’hommes et de femmes nés après-guerre, à l’aube de la société de consommation. Une société qui s’ouvre au crédit bancaire, à la volonté de posséder, de capitaliser. À moins que ne l’on soit rentiers, ou héritiers, tous ces crédits doivent être remboursés. Remboursés comment ? Par l’argent qui émane du fruit d’un travail.

Or qu’est devenu le travail au cours des cinquante dernières années ?

Le travail, ce système ancré dans nos modes de fonctionnement, que l’on a peine à réinventer ou remettre en question. Petit détour utile par l’étymologie :

Sous l’Antiquité, le terme bas latin trepalium (attesté en 582) est une déformation de tripalium, un instrument formé de trois pieux, deux verticaux et un placé en transversale, auquel on attachait les animaux pour les ferrer ou les soigner, ou les esclaves pour les punir.

Apparu au XIIe siècle, selon Alain Rey, le mot « travail » est un déverbal de « travailler », issu du latin populaire « tripaliare », signifiant « tourmenter, torturer avec le trepalium ». Au XIIe siècle, le mot désigne aussi un tourment (psychologique) ou une souffrance physique (le travail d’accouchement).

Il existe aussi le verbe latin tribulare « presser avec la herse, écraser (le blé) », au fig. en lat. chrét. « tourmenter ; torturer l’âme pour éprouver sa foi »3. Du Cange relate le mot tribulagium qui désigne une corvée due au seigneur consistant à écraser le blé pour faire de la farine où à broyer des pommes pour faire du cidre. Le mot vient du mot latin tribulum qui est une herse destinée à cet effet.

Intéressant non ? Ces dimensions contradictoires coexistent et fondent la diversité des interprétations du travail et des conflits sur la définition même du travail.

Pourtant le travail autrefois ne l’était pas. C’était tout simplement un mode de vie pour nos arrières grands-parents, devenu pour nous une obligation, un système codifié avec ses contraintes et ses horaires, avec ses normes, et aujourd’hui avec son harcèlement, sa souffrance et ses burn-out à répétition.

Étant donné que la société nous fait croire que l’argent fait le bonheur et que l’on a tous envie d’être heureux, et bien il faut beaucoup d’argent.

Pour l’obtenir, il faut donc aller travailler. Le problème de devoir aller travailler pour la génération des trentenaires et encore plus celle des vingt ans qui arrivent sur le marché du travail aujourd’hui, c’est que le travail qui leur est proposé ne les séduit pas. Pire encore, pour beaucoup d’entre deux, il les fait souffrir.

Combien sont celles et ceux qui continuent d’aller chaque jour au turbin en dépit d’un mal-être profond, pour ne pas perdre le sacro-saint salaire qui leur permettra de rembourser les crédits de la maison, de la voiture et les futures vacances ?

Combien sont-ils à souffrir et à ne voir comme ultime exutoire que le seul fait d’obtenir leur salaire en fin de mois qui leur permettra de s’offrir différents biens de consommation et les futures vacances dans les îles lointaines afin de « enfin commencer à vivre et respirer » ?

C’était comment avant ?

Parmi les premières choses qui m’ont interpellée, c’est lorsque j’ai commencé à regarder la façon dont vivaient nos grands-parents. Je me suis aperçue qu’à l’époque le bon sens prédominait. On cultive son potager, on construit sa maison pas à pas. Le travail n’en était pas un. Le travail, c’était de répondre aux besoins primaires de la pyramide de Maslow : avoir un toit sur la tête, manger, avoir de quoi nourrir et protéger sa famille.

Oui, le travail était dur, physique. Mais nos grands-parents étaient des êtres libres. Ils n’achetaient pas une maison s’ils n’en avaient pas les moyens, ils savaient tout faire de leurs mains, ils achetaient des objets faits pour durer, ils ne se chargeaient pas de choses dont ils n’avaient pas besoin. Pour les couches les plus simples de la population, la vie n’est pas simple tous les jours mais il y a de l’entraide, le plaisir de goûter à ce que l’on a soi-même cultivé ou élevé.

Étaient-ils moins heureux ?

Leurs enfants ont dû en être convaincus pour vouloir échapper à tout cela, fuir les campagnes pour investir les villes, s’enfermer dans des cages à poules, respirer le bon air pollué, descendre les enfants au parc deux fois par jour, manger des légumes emplis d’OGM et de pesticides, se défouler au fitness, ne plus dire bonjour à leurs propres voisins, et se mettre des crédits sur le dos pour vingt-cinq ans minimum.

Nous sommes en train de vivre un retour au bon sens.

Bien sûr, rares sont ceux qui cultiveront leur potager demain et construiront leur maison de leurs dix doigts après-demain. Mais un mouvement est en marche, une prise de conscience sur cette société qui n’a fait que nous berner en nous faisant croire que le bonheur était d’avoir de l’argent et de consommer sans cesse.

D’après une étude, ce qui rend les gens les plus heureux, c’est la qualité des relations qu’ils entretiennent.

« On nous dit de travailler toujours plus et d’accomplir plus, on nous fait croire que ces choses sont celles que l’on doit poursuivre pour réussir sa vie ». Explique le psychiatre Robert Waldinger qui présente les résultats de l’incroyable étude Havard sur le bonheur qui a débuté en 1938 et dont il est le 4ème directeur. Article à lire ici.

Ce qui rend les gens heureux, c’est l’amour qu’ils reçoivent. C’est d’être connecté à la nature. Les baisers de vos enfants le matin, l’amour de votre conjoint, le soleil qui vous effleure la peau quand vous buvez votre café en terrasse, la neige qui tombe sur votre front au début de l’hiver, les rires des amis lors d’un dîner un peu arrosé : pensez-vous que tout cela a réellement une valeur financière ?

Le bonheur ne sera jamais extérieur.

Je dois avouer quelque chose. Je côtoie des dizaines de personnes qui m’avouent que plus elles ont d’argent et moins elles sont heureuses. Cela m’a amenée à prendre conscience que le bonheur, contrairement à ce que l’on a toujours fait croire, ne repose pas sur ce que l’on acquiert, mais sur ce que l’on arrive à cultiver et nourrir à l’intérieur de soi.

Le bonheur, c’est d’être soi-même, c’est d’être entouré de gens qui vous font grandir et qui vous aiment tel que vous êtes, c’est de se remettre en question, de sortir de ses préjugés, d’accueillir l’autre dans ce qu’il est, et non pas dans ce que l’on voudrait qu’il soit.

Mon fils de 7 ans me dit ce matin au petit-déjeuner :

« Moi quand je serai grand comme travail je ferai constructeur de lego. Oui, parce que comme ça j’aurai pas l’impression de travailler. Je ferai des œuvres d’art, je les exposerai, les gens viendront les admirer. Ce sera ça mon travail : faire ce que je préfère faire, sans effort. Que du bonheur! ».

Voilà une question à se poser lorsque l’on est devenu un grand enfant : « Qu’est ce que je fais chaque jour avec plaisir, avec talent, sans effort, qui pourrait devenir la mission que je dois accomplir pour contribuer à ce monde ? ». De quoi réinventer le « travail », tout au moins son rapport au travail.